Je vais vous préparer une place
« Il y a plusieurs demeures dans la maison de mon Père.
Si cela n’était pas, je vous l’aurais dit.
Je vais vous préparer une place.
Et, lorsque je m’en serai allé,
et que je vous aurai préparé une place,
je reviendrai, et je vous prendrai avec moi,
afin que là où je suis vous y soyez aussi.
Vous savez où je vais, et vous en savez le chemin. [1] »
•••« Je vais vous préparer une place ». Pourquoi ne l’avoir pas fait avant ? Pourquoi Jésus de Nazareth n’a-t-il pas dit : « Je vous ai déjà préparé une place » ? Que vient faire le futur là ? Quant aux prédicateurs, ne nous apprennent-ils pas que la place des vertueux au paradis est déjà toute chaude, déjà toute préparée ? N’enseignent-ils pas que Dieu s’est préoccupé d’installer — à l’avance — les lieux où vivront ses « élus », là, en terre promise ? Pourtant, nous lisons que cela n’a pas été fait à l’avance, que ce labeur reste à faire. Nous apprenons, soudainement, que parallèlement à la vie terrestre, cette place « paradisiaque » n’est pas prête. Certes, les fervents défenseurs de ce qui est prédéterminé, de ce qui est prédestiné — à l’avance donc — nous certifierons que la chose était résolue par Dieu, depuis l’éternité : « C’est comme si c’était fait », diront-ils. Bien. Mais Jésus leur répondra : « Oui, mais non ; c’est fait et il faut le faire. » C’est pourquoi a-t-il dit : « Je vais vous préparer une place ».
•••Cette place n’est-elle donc que « virtuelle » ?
•••En affirmant ainsi que « tout n’est pas prêt », d’autres répondront encore : « Cela se comprend, c’est seulement parce que les Justes participent à la construction du paradis. » Ainsi, l’homme « saint » a une part active à l’élaboration du monde divin ; ses efforts vont lui acquérir un droit. Et cette terre enchanteresse qu’il habitera, il l’aura en réalité « méritée » aux yeux de Dieu, c’est une sorte d’achat. Ces tâcherons de l’Église rajoutent d’ailleurs à cette explication mathématique la chose suivante : « Jésus se mettra au travail, mais uniquement à notre suite, selon l’effort que nous, nous fournirons. Il obéira en quelque sorte à nos actes, il y répondra en se mettant lui aussi à la tâche, et il nous préparera une place. Cette place nous sera donc donnée selon nos mérites, et nos vertus établiront le sceau et la preuve. Nous pourrons alors affirmer être en possession légale d’un Acte de Propriété du Royaume de Dieu. Nous serons en toute bonne conscience propriétaires de l’Eden. Le Christ en sera, lui, l’administrateur et l’entrepreneur. Mais il ne sera rémunéré qu’après coup, car c’est gracieusement et virtuellement qu’il aura d’abord établi ce document certifiant notre propriété, le signant de son sang. Puis, il nous le vendra ensuite, en quelque sorte de la part de Dieu, pour prix de notre besogne !
•••· • ·
•••Il est en réalité difficile de pénétrer les paroles du Fils de Dieu, mais comme il est aisé de les transformer en évidences telles que celle évoquée plus haut. Il est aisé de rejeter la contradiction et d’embrasser la puissante logique, de marcher sur un sol rigide où la victoire semble assurée. Cette contre cette élan naturel que lutta le Nazaréen alors qu’il semble se contredire en affirmant que le monde à venir « vous a été préparé dès la fondation du monde. » Ici, il est clairement dit qu’un monde futur a été préparé avant notre naissance : « Dès la fondation du monde ». Étrange contradiction… Car la première parole, celle du « je vais vous préparer une place », nous affirme que la place dans ce monde doit être préparée après notre naissance !
•••De telles dissonances sont presque décourageantes. Le monde futur serait-il un lieu déjà prêt mais dont certaines places seraient vides — où certaines maisons seraient inhabitées ? Dieu construit-il de l’absence et du vide ? Et si ma présence dans ce lieu n’est pas assurée, où est l’encouragement ? Et même si j’apprends que ce lieu existe depuis toujours, n’y-a-t-il pas là une certaine cruauté à savoir qu’il s’y trouve une place pour moi qui risque à jamais d’être vide ? Car si une ville magnifique a été préparée pour que j’y vive, l’incertitude de ne pouvoir y entrer et la menace de rester dehors, cela seul risque déjà de paralyser ma volonté. La croix et la cruauté cohabitent-elles donc ensemble ? Ou bien, Jésus penserait-il différemment de nous ? Quelque chose échapperait-il à notre raison ? Sa pensée n’est-elle pas plutôt hors de la logique ? Ses propos ne sont-ils pas délibérément scellés à notre raison ? Oui. Car si Dieu pensait comme pensent les hommes, notre misère serait totale !
•••Ainsi donc, cet embrouillaminis n’est qu’apparent. Aussi faut-il plutôt dire que si cette place doit être préparée après notre naissance, bien que tout ait été préparé avant, c’est que Dieu trompe les hommes. Il voile. Il cache la vérité, afin que certains ne voient pas, n’entendent pas et ne comprennent pas. Et pourquoi Dieu fait-il obstacle ? Pourquoi Dieu évite-t-il une rencontre avec certains ? De peur qu’ils ne se convertissent ! — Ainsi parlait le Nazaréen à la suite des prophètes hébreux.
Dieu a aveuglé leurs yeux ; et il a endurci leur cœur, de peur qu’ils ne voient des yeux, qu’ils ne comprennent du cœur, qu’ils ne se convertissent, et que je ne les guérisse.
•••La conversion, c’est la certitude. La conversion est dans la catégorie du religieux. Celui qui se convertit renie généralement ce qui a été avant son « détournement du divin », il jette l’anathème dessus. Pourtant, tel ne fait pas Dieu, lui qui appelle un homme ou une femme dès le sein de sa mère, dès sa naissance ! La rencontre avec Dieu n’est pas un instant « T » définitif et résolu comme l’est une naissance physique, qui se produit à tel jour et à telle heure. La rencontre avec Dieu — chose, en effet, qu’on peut voir comme une naissance spirituelle — est un cheminement qui commence à la naissance naturelle et dure toute la vie. À l’échelle du Temps, la naissance spirituelle est tout le contraire de la naissance naturelle.
•••Naître naturellement, c’est vivre une « conversion », c’est se détourner, à un instant « T » précis du temps, de notre ancienne vie prénatale. La tradition talmudique explique que l’enfant dans le sein de sa mère ressemble à un livre plié, et, qu’à la naissance, le corps qui était plié se déplie, la bouche qui était fermée s’ouvre et le nombril qui était ouvert se ferme. Sans cela, l’enfant ne pourrait pas vivre une seule heure après sa naissance. Car, pour l’enfant qui naît, un temps très court lui est imparti pour sortir de la matrice et vivre. S’il ne se « déplie » pas et n’ouvre pas sa bouche dans l’instant qui suit sa naissance, il meurt !
•••Ainsi, la naissance spirituelle n’est pas à placer dans la catégorie de ce stress-là. Cette naissance-là, c’est la vie qui va se dérouler, lentement — en jours, en années. C’est le cours de toute la vie. Ce sont ces lignes que notre livre de vie va recevoir. Si pour l’enfant qui naît, un court instant lui est donné pour entrer dans la vie, pour celui qui naît spirituellement, c’est du temps en années qui lui est donné afin qu’il puisse commencer à exister. On a alors le droit de rater des lignes, voir même des chapitres en entier. On peut raturer et même effacer des vérités écrites auparavant, etc. En somme, on a le droit à l’erreur, et même de manière abusive : jusqu’à 70 fois 7 fois dira l’homme de Galilée.
•••Celui qui se convertit religieusement nie un tel fait, car il voit la naissance spirituelle de manière aussi logique que la naissance physique. À un moment précis donné, pense-t-il, il a trouvé Dieu. À partir de cet instant, et non avant, Dieu est avec lui ! La chose est faite, une fois pour toutes. Et gare à l’erreur se dit-il, un faux pas le disqualifierait face à Dieu, c’est-à-dire qu’en suivant sa pensée il deviendrait alors un mort-né, ou encore un avorton. Cette pensée est du poison.
•••L’appel du ciel et vie spirituelle sont un cheminement. Dieu se révèle par mouvements disparates, incohérents, et même absurdes à la raison, tout au long du cours de la vie. Celui qui cherche Dieu ne peut échapper aux paradoxes. Ainsi l’explique André Neher [2] :
De part en part, la Bible avertit que l’illusion la plus insensée et la plus sacrilège, ce n’est pas seulement de penser que Dieu n’existe pas, ce n’est pas d’être athée ou incrédule, mais c’est d’estimer Dieu à l’échelle moyenne de l’homme, de le localiser au point de l’espace et à l’instant du temps où les coordonnées se croisent pour rendre intelligible la situation humaine.
Et plus loin :
De l’équation entre le Divin et l’Humain, on élimine l’inconnue, de telle sorte qu’il suffit de la poser pour qu’elle soit aussitôt résolue. C’est la démarche de l’homme des moyennes. Jérémie rappelle que, pour l’homme de la Bible, c’est la démarche blasphématoire par excellence. Il réintroduit l’inconnue dans l’équation reliant Dieu à l’homme et, par là même, en suspend la solution par-dessus les gouffres.
•••Dans ce commentaire du livre de Jérémie, l’auteur affirme que : « Plus l’attitude humaine prétend s’aligner aux mesures mouvantes de Dieu, plus elle risque d’être simiesque (relatif au singe) ». André Néher décrit en réalité l’attitude du converti, celui pour qui tout est facile, comme l’est une conversion à une cause logique, qu’elle soit politique ou religieuse : telle la naissance physique finalement puis sa suite dans une vie où rien ne doit surgir en dehors du système de causes et conséquences. Or, dira l’auteur : « La facilité est le signe du mensonge » !
•••Les certitudes sont des obstacles. Être certain que « Dieu est avec moi », voilà une vérité porteuse de bien des maux, bien des guerres. D’ailleurs, le fameux « Dieu est avec nous » — en allemand « Gott mit Uns » — était gravé sur les boucles de ceinturons de la Wehrmacht, l’armée allemande du régime nazi : probablement la dernière phrase qu’ont pu lire d’innombrables victimes ! C’est pourtant ce même slogan que proclament tacitement les Églises, les Mosquées et autres discours théologico-politiques. Ils prêchent la conversion à une vérité qu’ils disent ensuite détenir. Prétendent-ils l’avoir reçu gratuitement ? Peu nous importe. S’ils sont certains de la posséder, comment peuvent-ils dire qu’elle est un Être ? Affirment-ils finalement que cette vérité est vraiment Être ? Mais pour prétendre posséder ce dernier il leur faudra alors sournoisement éviter de Le suivre durant toute sa vie — tout en clamant son Nom à tue-tête ! Ainsi, les convertis suivent cet Être le jour « J » de « leur naissance », puis, par économie religieuse, ils transforment l’Être en une vérité dogmatique. Enfin, ils gravent leurs dogmes aux vitrines de leurs vies et sur les frontons de leurs Églises. Et finalement, comme d’autres ont gravé leurs vérités sur leurs ceinturons militaires, ils partent en Croisade ou en Djihad pour imposer ces vérités statiques aux incroyants !
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•••Lorsque le Christ, quant à lui, parle de « préparer une place » dans l’avenir, il ne présente pas cette place comme ayant un point de départ terrestre, un point de conversion humaine. Le Christ nie l’espérance de la conversion. Pourquoi ? Parce qu’elle est terrestre, biologique, psychologique. Les hommes disent viser une place aux cieux, mais en lui donnant un commencement terre-à-terre par leur conversion, ils lui donnent aussi un accomplissement de même type, c’est-à-dire terrestre, dans notre réel, dans notre présent : ils nomment cela la paix ici-bas et toutes sortes d’autres prospérités que l’on peut voir et toucher, comme Saint Thomas le fit. C’est, disent-ils, la réalisation sur terre d’un certain bonheur et d’une certaine réussite approuvée par la divinité. C’est la preuve que le converti est de naissance noble et divine. Cet aboutissement terrestre est pour eux la marque irréfutable du paradis. C’est même « littéralement » le paradis, c’est-à-dire, le retour du Messie sur notre bonne vieille terre pour les consacrer officiers de Dieu.
•••Mais cette origine qu’est la conversion, et cette fin qu’est l’ordre moral d’un second messie imaginaire — ces deux points-là sont en vérités désapprouvés par le Christ ! C’est pour ce faire que l’homme de Nazareth nous annonce deux réalités apparemment contraires. Le Royaume s’origine dans un acte de Dieu qui vient de très loin — d’avant notre naissance. Mais, inversement, cette réalité est aussi présente puisque certains la cherchent et cheminent toute leur vie durant à sa rencontre. Aussi ne peuvent-ils la voir, sachant qu’elle n’émergera jamais concrètement ici, dans notre matière soumise aux lois. Pour le Christ, le ciel ne se mêle pas avec la terre et son effleurement est un continuel incognito. Pour ceux qui le suivent, le monde-à-venir est ainsi une réalité présente mais de l’au-delà seul, aussi est-elle une réalité qui vient d’avant leur vie terrestre, et qui s’échappe aussi vers un après leur vie terrestre. Entre les deux, c’est le campement. Aucunes possibilités de reposer sa tête sur le sol dur des vérités logiques qui rassemblent les hommes en communautés religieuses ou politiques. Le « chrétien » est un nomade qui voit dans le confort de la conversion religieuse le pire des dangers.
•••Jésus de Nazareth révèle le Royaume de Dieu hors de notre temps et bien sûr, hors des communautés. Il ne nous donne que de l’effleurer, dans l’instant d’un jour après un autre jour, sans jamais pouvoir s’arrêter et lancer le « Dieu est avec nous ». La conversion lui fait tant horreur qu’il fait tout pour voiler ce monde-à-venir qu’il a pouvoir d’ouvrir ou de fermer. Cette horreur est telle qu’il en arrive même à parler de « peur » à son propos : de peur que les hommes se convertissent à lui, le Christ, et qu’ils s’arrêtent, au lieu de le suivre vers cette place « à-venir » qu’il est en train de leur préparer en les appelant à sa suite. Il nie ainsi l’espoir d’une paix sur terre. Son espérance est extérieure à notre Temps, extérieure à notre Espace. Cette « place préparée avant, mais qu’il nous prépare pour après » est d’un Ailleurs, d’un autre temps et d’un autre espace : elle est un monde qui vient et vers lequel marche celui qui Le suit. Là-bas, nos logiques terrestres n’ont aucune place. Pour y accéder définitivement et concrètement, la matière doit d’abord mourir, puis, en ressuscitant, elle sera métamorphosée miraculeusement afin de pénétrer dans cette enceinte qu’aucun mot ne peut décrire. C’est ici que se situe le Retour du « je reviendrai » ! Le corps sera alors rendu incorruptible devant la raison des lois. Bien plus, là-bas, l’Être règne sur les lois — sans partage !
•••Cette Place prête qui se prépare, n’étant pas de ce monde, est cachée. Elle ne se dévoile ni par la force religieuse, ni par la théologie, ni par la mystique, ni par le miracle, ni par l’acte moral ou émotif. Elle se dévoile par le passage à une autre catégorie de Vie : une catégorie que seule la Foi découvre subrepticement. Cette Vie, cette Place, sont donc comme préservées dans les ténèbres de la Foi — préservées de la teigne et la rouille. Celles-là mêmes qui tuent le nouveau-né, celui qui se refuse de suivre le Christ tout en le confessant, craignant de ne savoir rien d’autre que Lui comme chemin pour le conduire vers ce lieu inconnu où son Dieu le conduit. En ce lieu, le soleil des évidences incontestables est rejeté. Ici, on ne compte pas, on ne mesure pas, on ne calcule pas. On ne prépare pas non plus. Car ce monde-à-venir n’est pas un lieu où l’on se prépare, c’est un lieu où tout est prêt, où tout est accompli. C’est le lieu où la naissance est finie ! Ainsi dira Saint Augustin : « Pour qu’il y eût un commencement, l’homme fut créé. [3] ». Voilà ce qui se prépare, ce qui vient et ce vers quoi nous allons : vers ce qui est déjà ici mais dans l’incognito, et dont nous nous délecterons les yeux ouverts. Notre Vie.
Ivsan Otets
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[1] Le Nouveau Testament, Évangile selon Jean, chapitre 14.
[2] André Néher, Jérémie.
[3] Saint Augustin, La cité de Dieu, Livre 12, chap. 20

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