Le temps des bergeries

« Mais celui qui entre dans l’enclos des brebis par la porte,
celui-là est le berger des brebis.
Celui qui garde la porte lui ouvre, et les brebis écoutent sa voix ;
les brebis qui lui appartiennent, il les appelle,
chacune par son nom, et il les emmène dehors.
Lorsqu’il les a toutes fait sortir, il marche à leur tête,
et elles le suivent parce qu’elles connaissent sa voix. […]
Jésus leur dit cette parabole,
mais ils ne comprirent pas la portée de ce qu’il disait. [1] »

•••Ha ! le Berger, la Bergerie et les Brebis ! Que de certitudes ces quelques paroles de Jésus de Nazareth n’ont-elles pas fait couler. Mais y a-t-il autant de certitudes à extraire de cette parabole ? Y en a-t-il même une seule ? Et à vouloir forcer le texte à nous livrer coûte que coûte des certitudes, ne prend-on pas le risque d’être parmi ceux de qui l’on dira : « Ils ne comprirent pas la portée de ce que Jésus disait. »
•••Car enfin, ne retenir seulement que « seul le Berger est celui qui entre par la porte », cela n’est rien retenir puisque chacun décide pour lui en quoi consiste la porte. Ici la porte est le libre arbitre de l’homme, ailleurs elle est une dénomination ecclésiale soutenue par telle doctrine. De plus, Jésus lui-même n’affirme-t-il pas que les voleurs et les brigands aussi ont la capacité d’entrer ? Certes, ils sont rusés quand ils contournent l’esprit critique de l’homme en l’hypnotisant par le miracle, plus violents quand ils le font par la menace, et plus intelligents quand ils fondent une nouvelle dénomination et leur propre dogme… Bref, quoiqu’il en soit, ils entrent aussi ! En réalité, chacun fait entrer la Vérité dernière par la porte qui lui convient le mieux. En ce cas, porte et vérité sont séparées, et le Christ n’est qu’un berger parmi d’autres, accusant lui aussi de brigands et de voleurs ceux qui n’entrent pas par la bonne porte !
•••Or une porte ne sert pas seulement à entrer, elle sert aussi à sortir dira le Christ. Et c’est ici tout le scandale de ce berger. La bergerie ou l’enclos des brebis c’est la maison, c’est le lieu clos, fermé ; c’est le lieu de domestication. D’ailleurs, le latin nomme la maison domus et « domestique » dérive de ce mot, car domesticus, « de la maison, de la famille », se réfère à celui qui est « apprivoisé » et même « cultivé ». Le Berger vient-il donc pour apprivoiser, pour rendre les hommes tels des domestiques à son service ? Ne vient-il pas plutôt pour les dé-domestiquer ? Leur faire quitter le statut de servant, voire même de servitude ? Et à quelle servitude le domestique est-il soumis si ce n’est aux lois d’un maître qui l’a civilisé ?
•••Ainsi donc, voleurs et brigands semblent se reconnaître ainsi : ils déploient leurs efforts à persuader les brebis-domestiques à rester éternellement des domestiques, des valets — des animaux évolués soumis selon leurs consciences aux lois immuables d’une maison terrestre. Les bergeries sont des communautés, tant religieuses que sociales ou encore politiques, des communautés citoyennes en somme. Les églises aussi sont des bergeries, comme l’étaient les synagogues à l’époque où le prophète de Galilée prononçait ses paroles. De même, les églises sont ce lieu enclos, là où l’homme-animal qu’est la brebis se trouve vis-à-vis de l’obstacle. Des lois de toutes sortes, telles des murs, font obstacle à sa liberté en l’enfermant tout autant qu’elles font de lui un animal évolué, un animal social. Ces lois le récompensent mais le menacent pareillement de terribles maux s’il ose passer la Porte de la bergerie pour s’en libérer — c’est-à-dire s’il ose quitter la certitude dogmatique, s’il ose quitter l’animal évolué pour chercher l’Homme. Ces vérités ecclésiastiques, de même que toutes les morales logiques émancipent autant qu’elles verrouillent. Elles régissent la vie des brebis. Et plus elles s’y soumettent, plus elles se trouvent liées jusqu’à ne plus pouvoir rien contre. Ainsi, les voleurs et les brigands sont ces prêtres, ces pasteurs et autres imams qui ne cessent de convaincre les brebis que sortir est diabolique. Par un savant mélange de terreur, de culture théologique, de mysticisme et de morale, par les sermons des lois, par une dénaturation continuelle des paroles du Nazaréen, ils font en sorte que la porte soit charmante comme possibilité d’entrée, c’est-à-dire utile pour structurer notre vie biologique, mais elle devient une barrière de feu quand il s’agit d’y voir une possibilité de sortie ! Et la brebis se laisse convaincre. Car on lui démontre et l’accable du danger extrême qui l’attend si elle sort au dehors ! Dehors, non seulement ne se trouve pas son bonheur, mais c’est le lieu de tous les dangers lui dira-t-on !
•••D’ailleurs, comment les voleurs et les brigands pourraient-ils faire sortir les brebis dehors puisque la Porte leur est close à eux-mêmes ? Ne sont-ils pas tous des anciennes « brebis » ? De plus, cette porte close devient entre leurs mains un magnifique prétexte. En effet, les sermons pastoraux ne cessent d’élever haut et fort que l’unité de la « sainte famille » spirituelle est là, à l’intérieure, bien au chaud, les uns blottis contre les autres, et que si la porte est verrouillée c’est précisément parce que leur Dieu veut bâtir des bergeries ! Le Temps des Bergeries est la volonté divine arrivée à sa perfection, affirment-ils ! De plus, le prédicateur ne risque pas le chômage, la dîme des brebis lui est assurée ! Car Dieu fait les choses parfaitement dira-t-il.

•••Mais alors pourquoi donc le Christ fait-il entendre sa voix ? Sa voix ? Serait-il donc présent incognito ? C’est-à-dire présent par sa seule voix et non pas physiquement selon des preuves visibles ? Sans les signes et les miracles ? Et puis, pourquoi parle-t-il d’appeler les brebis chacune par son nom, c’est-à-dire individuellement, et non en groupe ? Ne connaît-il que l’individu et non le groupe ? Mais surtout — ô scandale, pourquoi Jésus de Nazareth veut-il les emmener dehors ? Le Christ est-il donc venu pour abolir le Temps des Bergeries ? Aurait-il à cœur de faire abandonner aux brebis les lois qui les enferment dans leurs bergeries ? Aurait-il en sa possession quelque chose de supérieur aux lois pour faire de la brebis, de l’homme-animal un Fils de l’homme ? Laissera-t-il alors temples, mosquées ou églises être détruites ? Et pour cela, se révèle-t-il donc uniquement au cœur de l’individu sans hésiter à s’opposer au système moutonnier ? Finalement, vient-il donc pour faire de nous un fils de l’Être, laissant mourir le mouton que nous sommes naturellement et qui n’existe qu’en tant que fils du groupe ?
•••Un tel propos est en opposition directe aux cris des preuves que font entendre voleurs et brigands. Aussi Jésus parle-t-il dans le silence. Et le murmure de sa voix suffit à celui-ci pour quitter la paille douillette des enfermements religieux : il appelle l’homme à risquer sa liberté ! Car enfin, quel temps Jésus de Nazareth a-t-il annoncé ? Est-ce celui des Bergeries qui doit s’achever, ou est-ce celui du Royaume des cieux qui n’a pas de fin ? Nous savons qu’il annonça le Royaume derrière les cieux. Or, pour passer le premier stade du simple appel à se civiliser, lancé à beaucoup, vers celui individuel, plus électif en quelque sorte, du monde-à-venir où ne règne plus les lois, là où tout est possible, il nous faut bien pour cela briser les murs des dogmes et des doctrines. Cette utilité et ce pragmatisme que prêchent les bergers des lois servent à civiliser l’homme-animal, mais pour les fils de l’homme : La brebis reste et l’homme sort ! Aussi, Celui qui est venu est venu précisément pour nous faire passer la Porte de nos bergeries, pour nous faire sortir au dehors, pour nous conduire, là, vers l’Ailleurs, vers ce lieu d’où Lui vient. C’est un lieu où seuls les hommes et les femmes de Foi partent, en Le suivant et en disant, tel Abraham, qu’ils partent « sans savoir ou ils vont » — qu’ils partent en ayant Foi en Lui, c’est-à-dire en écoutant sa voix silencieuse à la chair. Cette voix qui ne promet pas les leurres d’un bonheur terrestre mais un monde-à-venir où règne la liberté divine d’être ce que je suis.

•••Que celui donc qui est entraîné au dehors sorte réellement, franchement, sans culpabilité, sans remords — et, en toute bonne conscience ! Qu’il sorte en sortant réellement. Car hélas, combien quittent leur bergerie sans savoir pourquoi, ou pour de légitimes raisons, c’est-à-dire pour de mauvaises raisons. Ils emportent ainsi avec eux les dogmes de leurs anciennes bergeries, ils emportent avec eux le rêve de bâtir une autre bergerie, ou une autre œuvre dans leur vie — afin de trouver ici-bas le bonheur que promet la vie sur terre. Aussi suivent-ils le même schéma de pensée enseigné dans l’ancienne bergerie, comme dans un automatisme. C’est cette pensée de l’évidence des lois, des récompenses et des réprimandes, avec l’idée que Dieu pardonne, certes, d’être sorti, mais il ne pardonne jamais à celui qui sort des évidences que clament toutes les communautés. De la sorte, certains ne cesseront jamais de pleurer. Ballottées du statut de victime, parfois même de martyr, à celui de coupable et de condamné à un jugement du ciel. Si la chose est d’abord pathétique, elle est plus souvent terrible, car ne sort vainqueur que celui qui entend son nom. Pour celui qui sort sans l’entendre, c’est finalement que la bergerie est restée victorieuse : elle perd une brebis physiquement mais elle la garde liée dans son âme d’homme-animal. Ces drôles de brebis-là sortent en restant soumises, elles ne sont que le dos au mur de la bergerie. Et pourquoi donc ? Parce qu’elles n’arrivent pas à « voir » que le Fils de l’homme en personne les a fait sortir, lui-même, par un geste invisible de son Esprit. Parce qu’elles ne cherchent pas le « pourquoi » de cette étrangeté. Parce qu’elles ne cherchent pas un autre monde. Parce qu’elles soupçonnent Dieu de n’être pas vraiment avec elles, alors que, justement, il n’a probablement jamais été aussi proche et aussi passionné à leur égard — comme un Père l’est pour son enfant qu’il voit devenir adulte !
•••De telles brebis sont induites en erreur quant à leur liberté. Elles sont sorties mais y sont encore. Car si dehors, étant trop faibles, elles deviennent la proie des prédateurs, c’est-à-dire de leurs passions animales qu’elles n’auront pas civilisées, c’est qu’elles vont devoir connaître la vérité par un jugement, non par la révélation de leur libération. Quant à ceux qui entendent leurs noms de la bouche du Christ, à ces nomades de l’Esprit qui n’ont pas de lieu, pas de bergerie pour reposer leurs têtes, ce sont à eux que l’héritage d’être fils est donné. Ceux-là et celles-là ne sont plus des brebis ; ceux-là et celles-là ont appris à lutter, à briser en eux cette nature moutonnière, grégaire et apeurée ; ceux-là et celles-là aiment l’homme étant fils de l’homme, n’acceptant pour lui qu’un monde à sa mesure, un monde qui est déjà sorti de ce monde — tel un tombeau vide.

•••Quitter le temps des bergeries c’est laisser là-bas son cœur de pierre, ce cœur sur lequel les dogmes et l’idée de l’Ekklésia sont gravés. Le Temps des Bergeries doit brûler, étant un obstacle rigoureux du fils de la religion luttant contre le Royaume d’un Dieu insaisissable. Sortir de la bergerie, c’est prendre un cœur de chair. Car le lieu où le Fils de Dieu conduit les hommes et les femmes est un lieu où vit le Dieu de toute chair ; c’est un lieu où enfin battent les cœurs, les désirs, les joies de l’impossible, les passions pour l’Être, les tout-possibles. Lui-même parla sans cesse de ce Royaume en ces termes, appelant ceux qui ont Foi à saisir Sa main pour sortir des Églises et des Temples. C’est cette main qui les fera marcher sur l’eau glacée de la mort pour la dépasser : car « rien ne vous sera impossible » a-t-il dit.

Ivsan Otets

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[1] Le Nouveau Testament, Évangile selon Jean, chapitre 10.