Les cahiers Jérémie

  • ï
  • CHESTOV
    • Sola Fide, Luther et l’Église
    • Les révélations • Athènes et Jérusalem
    • Aphorimes en pdf
      • Le Jugement dernier
      • De l'Être absolument parfait
      • Au commencement était le verbe
      • La consolation métaphysique
      • Sancta superbia (le saint orgueil)
      • Darwin et la Bible
      • Enfant terrible
      • La chenille
      • L’Émancipation des femmes
      • Une femme convaincue
      • Des métamorphoses miraculeuses
      • La foi et les preuves
      • La vérité humaine et le mensonge de Dieu
      • La raison paresseuse
      • Innocents et possédés
      • La cigogne et la mésange
      • La vie des idées
      • Le mystère de l'être
      • Le bonnet magique
      • Les énigmes de la vie
      • Les étoiles fixes
  • Auteurs
    • › La liste complète est ici
      • Jérémie par André Neher
      • Les prophètes par André Neher
      • Irène Némirovsky : Jézabel
      • Jacques ELLUL
      • Une gorgée de Romain Gary
      • Kierkegaard : Le Traité du Désespoir
      • Karl Barth
      • EVTOUCHENKO
      • Dmitri Bykov
      • Alexis de Tocqueville
      • Dostoïevsky : Hallucinations d'Ivan
  • |
  • AU JOUR LE JOUR
    • › La liste complète est ici
      • Le songe
      • À propos de l'Infini
      • Les fils de Noé
      • Le Royaume des cieux
      • Horizon
      • Les Tudors
      • L'énigme du bonheur
      • Révélation
      • À propos de l'Enfer (2/2)
      • À propos de l'Enfer (1/2)
      • Au-delà
      • Les dictatures de l’Un
      • La force des faibles
      • Une Géometrie de l'Éden
      • Petits prophètes
      • Du silence de Dieu
      • Du Fils Prodigue
      • Il faut s’arrêter
      • De la Religion anglo-américaine
  • Cahiers
    • Accueil Cahiers
      • Le temps des faibles commencements
      • À propos de l'Islam
      • Pourquoi m'as-tu abandonné ?
      • Samson l'indomptable
      • À propos du royaume des cieux
      • Le jugement des miracles
      • La volonté de puissance
      • Les Papes : pontifex maximus
        • :: en cours · La mère des religions
        • :: à venir · le tétragramme
  • A.T.
    • Daniel 4 : La soumission
    • Jérémie 48 : Lorsqu'il faut être transvasé
    • Jérémie 1 : d'Anatot
    • Juges 13-16 : Samson l'indomptable
  • N.T.
    • Réflexions sur 1 Corinthiens 3
    • Jean 1 : Au commencement
    • Jean 17 : Qu'ils soient un
    • Jean 6 : L'un de vous est un diable
    • Luc 15 : Les deux frères
    • Héb. 5-6 : Vous devriez être des maîtres
  • |
  • Débats
    • Sur le tétragramme
    • Sur l'Église
    • Les Béatitudes
    • Contre Tozer
  • Akklésia

| Commentaires récents

  • Quand doit arriver le Messie ? - ivsan
  • Quand doit arriver le Messie ? - Thamis
  • La soumission - Thamis
  • La soumission - ivsan
  • Despotisme ou Démocratie ? - Thamis
  • La soumission - Thamis
  • Les fils de Noé - Matuskin
  • Les dictatures de l’Un - ivsan
  • Les dictatures de l’Un - Se
  • Les fils de Noé - ivsan

| Livres en PDF

  • Sola Fide (Chestov)
  • Les révélations de la mort (Chestov)
  • L’Instant n° 10 (Kierkegaard)
  • Le pipeau (Tchékhov)
  • De l’amour (Tchékhov)
  • Le grand inquisiteur (Dostoïevsky)
  • Aphorismes de Chestov en Pdf

| Vue par listes

  • Liste des Débats
  • Listre des Auteurs
  • Liste des Billets
  • Liste des Cahiers

| Autres liens

Pensées en vrac
Un christianisme sans églises
Éditions Le bruit du temps

| Contact

infos@lescahiersjeremie.net
infos@akklesia.eu

Révélation
À L’ATTENTION DES HOMMES ÉVOLUÉS

Il faut bien admettre que le mot révélation est imprégné de senteurs extraordinaires, aussi l’associe-t-on naturellement à ce que nous cache la Nature au-delà de ses évidences visibles. De là sommes-nous persuadés que la révélation est le dévoilement de ce que la vie a de plus précieux, c’est-à-dire de la vérité dernière ; une vérité que les uns appelleront science ou lois du cosmos, tandis que d’autres parleront de Dieu. Surdoués et prophètes clameront ainsi leurs découvertes ; mais alors qu’ils recevront une renommée plus ou moins fragile, la gloire de leurs révélations ne sera finalement donnée qu’à l’absolu dont ils se réclament. En effet, seule cette source invisible nous fait l’aumône de ses mystères sans lesquels nous deviendrions des bêtes. On lui chantera donc la louange bien connue du soli Deo gloria : « à Dieu seul soit la gloire ». On retrouve cette attitude d’adoration partout où l’homme croit recevoir de la vérité dernière une révélation inédite. Nous la lisons par exemple dans cette sentence de la tradition musulmane qui fait dire à Dieu : « J’étais un trésor. J’ai voulu [ou aimé] être connu, alors j’ai créé le monde ». Et qu’importe si la révélation émane d’un dieu, de la raison, des lois cosmiques, ou de la beauté… Cet honneur sacré rendu au Principe de tous les mystères est commun à toute religion — qu’elle soit une religion athée ou théiste. C’est pourtant à long terme un acte étouffant pour l’individu ; car l’homme est appelé à se relever de sa révélation, à cesser de marcher ainsi à genoux.

Le “soli Deo gloria” du chrétien correspond donc au “Allah a créé le monde pour être adoré” du musulman et au “soumets-toi à la divine et universelle raison” des philosophes et autres moralistes. L’objectif de toute révélation est dès lors de faire venir l’homme sur le sol de la réalité, de lui faire sentir son impuissance ! Ce qui, somme toute, semble être une évolution. Voici l’homme descendu de l’arbre de son innocence, là où il sautait de branche en branche, tel un enfant joyeux inconscient de la réalité. Mais le voici en même temps menacé ; il ne peut reculer vers son innocence infantile, et s’il tente un retour vers cette inconscience, il risque fort de se mettre à ramper sur le sol, et, tel un reptile, de se nourrir de poussière. Il est condamné à marcher à genoux en adorant sa vérité dernière ! Incapable d’atteindre la puissance angélique qu’il adore, il est encore en péril de tomber à tout instant dans sa bestialité. Vous m’accorderez que la révélation, arrivée à ce point, est machiavélique. Certes, ses promesses d’un bonheur terrestre font passer la pilule, mais on la vomit bien vite quand on remarque que ce bonheur-là est conditionné : tu dois absolument rester à genoux.

Le plus inquiétant n’est pas cependant la situation de l’homme, mais la nature même du dieu qui se révèle de la sorte. Quelle sorte de père, lorsqu’il engendre un fils, aurait pour objectif que ce dernier soit à ses pieds et l’adore éternellement ? Un tel père devrait avoir un ego surdimensionné, étant incapable de se mettre en retrait pour que l’autre existe et soit aussi honoré. À moins qu’il ne soit un père frustré. C’est-à-dire un être qui, n’ayant pu incarner personnellement sa volonté et ses projets, exige qu’ils s’incarnent chez ses fils, et cela, afin d’en retirer pour lui la reconnaissance et la gloire dont il a tant besoin. Un père humain finalement, bien trop humain, bien trop commun ! L’homme n’aurait-il pas simplement imaginé la révélation divine à l’image de ses parents biologiques ?

Je ne puis croire en un Dieu qui n’ait pour objectif de partager sa gloire et son trésor — son « infini des possibles ». Et j’en viens ainsi à cette parole de l’Évangile maintes fois répétée : « Aimer Dieu de tout son être est la plus grande des choses, et aimer son prochain comme son propre être est une chose semblable. » Nous savons que le Christ fit cette réponse à celui qui lui demandait : « Maître, quel est le plus grand commandement de la loi ? » Mais supposons que cet homme lui eût aussi demandé : « Maître, quel est la plus grande révélation ? » Pensez-vous que le Nazaréen lui eût fait une réponse similaire, disant : « Que Dieu se révèle est le plus grand des dévoilements, et que l’homme soit révélé est une révélation semblable. » Ne faut-il pas penser que, pour le Christ, une révélation de l’homme est encore à-venir, une révélation si glorieuse de l’homme qu’elle est à ses yeux, bien que seconde, aussi aimable que la révélation divine ? Certes oui. Car pour lui, la gloire de l’homme n’émane pas de la nature ou de la divine raison comme l’entend l’humanisme traditionnel ; elle est donnée à l’homme par Dieu lui-même, elle est au-delà de la nature et de la raison ! C’est le sens de nombreux passages du Nouveau Testament, tel que celui, où parlant de ceux qui le suivaient, le Christ dit à Dieu : « Je leur ai donné la gloire que tu m’as donnée. » (Jn 1722)

Il s’ensuit que l’homme aussi est un être dont la révélation est en attente et cachée. Et ce que l’homme appelle une révélation de Dieu, Dieu l’appelle une révélation de l’homme. Je ne lis pas l’Évangile d’une autre manière. L’homme, en ces jours, ne marchera plus sur ses genoux, mais il deviendra une autre créature, capable lui aussi de dépasser tous les possibles : « Rien ne lui sera impossible. » Plus qu’un homme éclairé que sa conscience étouffe ; plus qu’un enfant innocent mais inconscient ; il sera encore plus que les anges resplendissants, lesquels, telles des bêtes sacrées, obéissent continuellement aux vérités de leur réalité absolue. L’être humain sera un fils de l’homme. C’est pourquoi toute révélation de Dieu qui n’est pas aussi et semblablement une révélation de l’individu n’est en vérité qu’une conversion intellectuelle ; elle est un éveil de la conscience, soit donc une conversion religieuse. Aucune de ces « évolutions » n’a le pouvoir de ses promesses, aucune ne fera sortir la personne de son asservissement naturelle autrement qu’en avortant, puis en éradiquant sa révélation : en tuant l’homme à jamais.

Ivsan Otets

  • Par ivsan | 26 décembre 2011 |
  • Commentairesun commentaire CatégorieAu jour le jour
  • Fil Atom des commentaires de ce billetFil des commentaires de ce billet


À propos de l’enfer · (2/2)
À L’ATTENTION DES MAL CONNUS

« Pour l’Athénien moyen du 5e siècle av. J.-C. […] l’âme n’était pas du tout la prisonnière récalcitrante du corps ; c’était la vie ou l’esprit du corps, et elle s’y trouvait parfaitement à l’aise.[1] » Cette affirmation de E.R Dodds, influent historien de la Grèce antique, nous paraît suspecte de prime abord, et de nombreux textes de Platon semblent appuyer cette suspicion : « Tant que l’âme partage l’opinion du corps et se complaît aux mêmes plaisirs, elle est forcée de prendre les mêmes mœurs et la même manière de vivre, et par suite elle est incapable d’arriver jamais pure dans l’Hadès : elle est toujours contaminée par le corps quand elle en sort. Aussi retombe-t-elle promptement dans un autre corps, et elle y prend racine comme une semence jetée en terre, et par suite elle est privée du commerce de ce qui est divin, pur et simple. » (Phédon 83d). De tels propos à l’encontre du corps sont foison chez les penseurs grecs, avant même Socrate et jusqu’à l’Antiquité tardive de Plotin, au 3e siècle apr. J.-C. Mais Dodds le savait fort bien ; aussi affirme-t-il la chose suivante : « C’est une nouvelle structure religieuse qui attribua à l’homme un soi occulte d’origine divine, opposant ainsi le corps et l’âme, et introduisant dans la culture européenne une nouvelle interprétation de l’existence humaine, l’interprétation qu’on appelle puritaine. » Cette nouveauté, nous dit l’historien, reprenant l’expression d’un chercheur allemand, est « une goutte de sang étranger courant dans les veines des Grecs ». D’où vient cette influence ? De la « culture chamanique » nous répond-il ; un chamanisme qui serait originaire « d’un vaste territoire partant de la Scandinavie, passant par la masse continentale eurasienne, et se poursuivant jusqu’en Indonésie ». Et si la plupart des chercheurs, finit-il, « se sont tournés vers l’est, vers l’Asie Mineure, il semble raisonnable de conclure que l’ouverture de la mer Noire au commerce et à la colonisation grecque au 7e siècle avant notre ère, a introduit pour la première fois chez les Grecs une culture fondée sur le chamanisme ».

Quoi qu’il en soit, il convient de remarquer deux choses :

Cette pensée du « corps vu comme une prison » chez Platon, ou avant lui chez Pythagore, « grand chaman grec » dira Dodds, nous la voyons s’insinuer en filigrane, puis se métamorphoser en tant que puritanisme dans toute la raison grecque durant les siècles qui suivirent. Or, ce désir grec de « purger l’âme rationnelle divine de la folie et de la pollution du corps », voici une idée qui s’apparente bien plus aux purifications des réincarnations de type hindouiste qu’aux techniques de communication avec les esprits pratiquées par les chamans : « Pour devenir pure, l’âme doit être décontaminée du corps, sinon elle retombe dans un autre corps », nous dit Platon. Cependant, Dodds voit juste en parlant aussi des influences chamaniques, car les penseurs grecs ont eu de multiples suggestions, et c’est en assimilant ensemble les mythologies venues de l’est et les chamanismes plus au nord que la raison grecque tissa habilement son vêtement puritain ; l’Europe en hérita finalement et ne cessa de le perfectionner par la suite. Mais sous cet apparat d’homme civilisé moral se cache en vérité un corps : d’abord la séduisante délivrance des âmes par les réincarnations, et ensuite l’ossature, plus dissimulée, qui est celle des chamans en recherche des puissantes énergies spirites. Cet étrange mélange, telles de troublantes fiançailles, semble avoir voulu dès l’origine bâtir d’immenses ponts entre les mers d’Europe et d’Asie. C’est pourquoi non seulement tout puritain trouvera ses racines à Athènes, mais tout philosophe formé à cette école, en plus d’être un moraliste, est un hindouiste ou un chaman en gestation ; et qu’il ignore ou non ce fait ne change rien à son destin, car il tendra inévitablement vers ces premiers émois. Que fera-t-il dès lors ? À l’instar de ses pères grecs, il expliquera la réincarnation et le monde des esprits par la logique de ses sciences, leur donnant ainsi un socle de sécurité, des lettres de créance, la bonne odeur de la civilisation, appelant évolution ce qui n’est qu’une marche à reculons.

En second lieu, il convient de souligner que ce corps de l’homme civilisé et puritain se tenait déjà solidement sur ses jambes lorsque le christianisme s’associa à lui au 4e siècle apr. J.-C. Aucun des trois monothéismes n’échappa d’ailleurs à sa force, et tous subirent le même sort : ils inclurent dans leurs dogmes la séparation de l’âme et du corps qui n’existait pas initialement ! En effet, à partir du judaïsme où l’homme était redevenu Un, le christianisme primitif aussi ne sauvait pas l’homme sans son corps, et un homme sans corps n’en était plus un ; de là le pivot de la résurrection qui est vue comme une gloire par le Christ, et non pas retomber dans la contamination d’un corps que prêche la raison grecque. C’est pourquoi Athènes plaça d’abord son paradis des Champs Élysées dans l’Hadès, c’est-à-dire dans le séjour des morts, là où se trouvait aussi le Tartare, le lieu des châtiments. Et si par la suite il fit s’envoler les âmes justes vers les astres, celles-ci ne retrouvaient précisément jamais un corps. Purifier et séparer l’âme des passions barbares du corps devint donc la prérogative absolue, d’où l’instauration sanctifiante du puritanisme. Envoûté par la finesse athénienne, le christianisme plongea allègrement dans ce même bain de sanctification ; oubliant que la résurrection proclame l’homme-un, et qu’elle concerne notre partie invisible tout autant que notre part visible ; l’Église en vint ainsi à disséquer l’âme du corps, affirmant encore la pollution corporelle. Le texte biblique dit pourtant tout le contraire : c’est l’âme, c’est-à-dire l’homme encore non incarné de l’Éden qui a contaminé son corps, car c’est volontairement qu’Adam se soumit aux logiques du bien et du mal ; celles-ci se sont alors intercalées entre son intériorité invisible et sa manifestation visible : Adam fut revêtu d’un vêtement de peau (Gen 3), c’est-à-dire d’un corps de matière, impuissant à atteindre le meilleur, obéissant nécessairement aux lois duelles de la matérialité. La réalité devint une lutte du bien contre le mal et seul un Dieu irraisonnable pouvait prétendre dépasser ce royal dualisme. Le corps agissant est donc la manifestation de notre intériorité, là où se trouve l’océan de nos véritables maux ; et le propre du puritain, c’est de condamner l’arbre corporel tout en sauvant ses sources empoisonnées, « de filtrer le moucheron et d’avaler le chameau » disait déjà le Nazaréen.

Le génie grec ne consiste donc pas tant à déposer « une goutte de sang étranger dans les veines du monothéisme », mais bien plutôt à savoir subtilement retourner la culpabilité de puritanisme sur ces seules religions ; c’est pourtant chez le philosophe athénien que prend racine le puritanisme moderne, et le penseur européen fut toujours son meilleur ouvrier. Il s’ensuit que ce dogme séparant en l’homme sa partie invisible de sa partie visible, son âme (psyché) de son corps, le pragmatique du théorique… que ce dogme, disais-je, est quasiment devenu le credo de l’homme civilisé. Plus la raison analysa la Nature pour la catégoriser, plus ce credo grec prit de puissance, et il se déploya tant et plus, scindant tous les domaines du vivant ; la désunion étant son essence. Dans le documentaire Un monde sans fous de Philippe Borrel, le psychiatre et psychanalyste Hervé Bokobza nous explique à cet égard la chose suivante : « Grâce aux avancées de la science, on est en train d’assimiler la psyché au cerveau. Les troubles qu’on appelle « désordres » seraient uniquement dus à des dysfonctionnements biologiques, génétiques ou anatomiques. On en plus besoin en ce cas de travailler sur la question du sens puisque la maladie est inscrite au niveau d’un patrimoine. On ne cherche plus à soigner une personne qui souffre mais à soigner une maladie, faisant fi par là de l’histoire du sujet. » La raison a donc réussi à convaincre l’homme que sa nature évoluée serait celle d’un triple corps : le physique, directement en lien avec la réalité ; le psychique, savant concepteur de réels ; et l’âme, destinée à une réalité post-mortem. Chacun de ces corps a ses médecines propres et ses maladies spécifiques ; un asthmatique ira chez le pneumologue, un handicapé mental chez le psychiatre et un pécheur chez son conducteur spirituel. C’est là diaboliser l’homme, littéralement, puisque « diabolos » signifie « qui désunit » ; on désunit le corps de l’âme puis on leur donne des destinées opposées. Ainsi est résolu le problème du sens métaphysique de l’homme et de l’histoire du sujet : il faut fissurer sa personne indivisible, laisser corps et cerveau sur le carreau et sauver au moins l’âme ! Le pire des non-sens, dit-on, étant de les unir ensemble à jamais.

Né bien avant le christianisme, c’est le puritanisme athénien, entremêlé de chamanisme et de mythologie qui est l’authentique fondement de cette diabolisation de l’individu. Et lorsque l’athée met une fin définitive à l’homme lors de la mort du corps, il est encore une fois plus proche de la vérité puisqu’il évite au moins de dissocier le sujet. Ce n’est donc pas l’athéisme qui interrogea l’enfer, c’est le puritain lorsqu’il éleva la séparation du corps et de l’âme en tant que vérité inviolable et divine. Et quelle fut sa réponse après qu’il eut ainsi interrogé ses dieux ? Quelle espérance la voix enchanteresse des incorporels a-t-elle offerte au sage ? L’espérance de l’enfer lui-même ! C’est-à-dire l’envolée éternelle de l’âme hors de toute corporalité, vers ce qu’il croit être la béatitude éternelle. Être délivré de l’incarnation est en vérité un enfermement, et la félicité n’existe pas dans les nirvanas : ceux-là ne sont rien d’autre qu’infernaux. Pourquoi ?

Parce que l’âme n’est pas sans corps, et que le corps n’est pas sans âme ; l’homme est Un. Ces deux vocables que nous distinguons ne servent finalement qu’à notre ignorance tant il nous est impossible de concevoir notre unité, cette parfaite adéquation entre ce que je suis et ce que je fais, entre ma volonté intime et ses manifestations extérieures. Il n’est en vérité qu’un terme pour dire l’homme, et quiconque recherche ce mystère chemine en fait vers son propre devenir, jusqu’à ce « nom nouveau connu seulement de celui qui le reçoit » (Apo. 217). De fait, dans le monde-à-venir nul n’interrogera un tel être sur son nom, car étant dès lors un fils de l’homme, il répondrait comme répond son Père : « Je serai ce que je serai ; étant vivant, on ne me connaît pas comme vérité invariable ou selon une unique manifestation. » À contrario, c’est en cherchant l’invariabilité, tel un délice de stabilité que d’autres aspirent à devenir incorporels ; aussi sont-ils conduits à l’inanimé. Mais que reste-t-il donc à de tels êtres après leur mort ? Tandis que leur corps retourne à la terre, à la corruption naturelle, qu’en est-il de leurs âmes, c’est-à-dire de leurs qualités invisibles : l’intelligence, les passions, les émotions, les perceptions, les volontés, etc. ? Étant détachées du corps, elles sont inexprimables, aussi sont-elles vidées de leurs forces, lesquelles retournent à celui qui les avait donnés : « La poussière retourne à la terre d’où elle est venue, et l’esprit remonte à Dieu qui l’a donné », dira l’Ecclésiaste (127). Reste-t-il donc à l’individu mort quelque chose qui lui soit propre ? Oui, sa conscience. Elle est le seul pont rattachant l’être au vivant qu’il n’est plus ; c’est pourquoi la conscience est une ombre, l’ombre d’une âme et d’un corps disparus mais qui porte cependant tout le poids de son inanimé. L’ombre est le déshérité, le déchu de son héritage, car toute sa réalité, corps et âme, a été vaincue dans cette dernière lutte, elle a été vidée de toutes ses forces qui lui permettaient de se réaliser, de se personnifier. Cette conscience nue n’est dès lors entravée par aucune manifestation du réel ; pas la moindre parole, pas le plus infime son et nulle tonalité de couleurs ; elle a atteint le plus haut niveau de lucidité qu’un homme puisse avoir sur lui-même. C’est pourquoi cette ombre porte à la perfection son propre jugement en elle-même, ainsi que ses regrets les plus douloureux ; elle est translucide et sa lumière est son effroi. Elle n’a par conséquent aucun lieu caché où reposer dans l’intimité ; impuissante à exister en tant que personnage, elle est sans visage et pure transparence. C’est ainsi que toutes les ombres sont enfermées hors d’elles-mêmes, dans une luminosité de verre criant leurs souvenirs muets. Tel est le séjour des morts que nombre de mystiques appellent la béatitude éternelle.

Eh quoi ! la sagesse nous appelle-t-elle à spéculer sans fin sur ce royaume des ombres, tel que le firent les Grecs, eux qui se plaisaient tant à l’imaginer et à le cartographier en détail ? Ira-t-on chez les chamans ou les mythes hindouistes pour en connaître encore davantage, eux qui fabulent par tant d’astuces sur le monde des incorporels pour le faire croire paradisiaque ? Et pourquoi tant de mystiques bibliques se complaisent-ils avec jouissance à le décrire en d’innombrables tortures ? Car l’Écriture est précisément avare à l’excès lorsqu’elle l’évoque le séjour des morts, cette vallée de la Géhenne. Serait-elle donc ignorante ? Certes non, mais face à l’ombre de la mort qui nous couvre tous, Dieu pose la seule question qui ait de la valeur pour l’homme : Qui s’est déjà relevé de son propre corps au tombeau pour m’offrir par sa victoire les clefs de ma délivrance ? Peut-il « laver les lignes déplorables gravées sur le long parchemin de ma vie » disait Pouchkine ? Et ce faisant, donnera-t-il alors à mon âme corporelle une nouvelle nature incorruptible pour laquelle rien ne sera impossible ? Je ne veux pas d’un autre amour ! Je ne désire pas être aimé hors de ma personne animée, car la conscience ainsi dénudée, figée et invariable serait inapte à l’amour ; je ne conçois que d’être aimé en mon âme et en mon corps qui la manifeste. Je sais qu’un tel amour exige de moi la foi ici-bas tant il ne se déploie que dans la résurrection ; mais la confiance n’est-elle pas propre à l’amour ? Je crois, en effet, qu’aimer c’est d’avoir de l’autre, comme de soi-même, une confiance infinie ; les limites imposées par la mort ayant été abolies. Dès lors, de tels amants n’interrogent plus leur conscience, et ils ne sont plus interrogés par elle ; ils ont atteint le plus haut niveau de conscience que l’homme puisse atteindre, à savoir de placer cette dernière comme servante et sans autorité. Un monde qui encercle la vie et l’amour même dans la certitude et les lumières édictées par la conscience, ce monde-là est un monde infernal.

Ivsan Otets

————————————
[1] E.R. Dodds, Les Grecs et l’irrationnel, pp. 143-146.

  • Par ivsan | 03 décembre 2011 |
  • Commentairesaucun commentaire CatégorieAu jour le jour
  • Fil Atom des commentaires de ce billetFil des commentaires de ce billet

Dotclear · dal canto del trovatore H

Générateur de miniatures