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Jean 6 : L'un de vous est un diable


L’un de vous est un diable !

Jean 670 : « N’est-ce pas moi qui vous ai choisis, vous les Douze ? et cependant l’un de vous est un diable ! »


Judas, d’apôtre, se métamorphose facilement en témoin de la défense pour venir en aide à la chrétienté. En effet, n’a-t-il pas été désigné par le Christ lui-même lorsque ce dernier précisa : « N’est-ce pas moi qui vous ai choisis, vous les douze ? et l’un de vous est un diable ! » Ainsi, d’après le clergé, le constat amer des « Judas » modernes ne peut être imputé au choix des églises, mais à une volonté « mystérieuse » de Dieu qui laisse de tels hommes tromper tout le monde. De fait, lorsque le christianisme entend les accusations justifiées qui lui sont faites sur son avilissement et sa dégradation, c’est presque toujours en victime qu’il parvient à retourner la situation pour sa défense : en associant Dieu et Judas.

Toutes les ekklésias (assemblées) dites chrétiennes se reconnaissent plus ou moins dans un des apôtres : l’église catholique, autoritaire, se revendique de Pierre ; l’église Orthodoxe, plus mystique, se voit dans l’héritage de Jean ; les Protestants, plus intellectuels, s’identifient à Paul, etc. Cependant, si l’église sait ressortir Judas pour s’innocenter de ses fautes, aucune ne viendra l’élire directement et lui donner publiquement l’onction spirituelle en son sein. Aucune n’a jamais eu une telle audace, et il semble que Dieu seul ait suffisamment d’impudeur pour appeler un diable à une tâche spirituelle en lui donnant de Le suivre.

Mais comment le mot « diable » doit-il être entendu ? D’autant que le Christ employa un autre vocable puisqu’il ne s’exprimait pas en grec ; peut-être parla-t-il d’un « adversaire ». Quoi qu’il en soit « diabolos / διαβολος » qui n’est pas un nom propre mais un simple adjectif grec, signifie littéralement « qui désunit ». C’est bien l’effet que sembla produire la trahison de Judas puisque le procès du Nazaréen entraîna momentanée l’éclatement du groupe. Faut-il conclure que l’apôtre devint diabolique à l’instant même où son acte eût force de désunion entre le Christ et les siens ? Ou bien était-il un diabolos dès le début et de nature diabolos en quelque sorte ? En vérité Judas n’était pas un être étrangement anormal et au comportement désaxé ; il était un apôtre normal parmi les autres. C’est dans le temps et de manière indolore que se dévoila en lui l’image de prospérité et de gloire qu’il attendait du Christ, et c’est l’annonce du sacrifice qui le décida finalement de se détourner de Lui, bien qu’en tirant profit de son attente déchue.

Certes, Judas volait dans la bourse dont il s’occupait ; mais Pierre ne renia-t-il pas son Maître ? Jean et Jacques ne voulaient-ils pas commander à un feu divin de détruire un village, simplement parce que ses habitants ne recevaient pas leur témoignage ? Paul ne participa-t-il pas à un lynchage meurtrier ? Vol, reniement, meurtre, fanatisme religieux, etc. Tous avaient cette capacité que Judas manifesta lors de sa trahison : tous auraient pu le faire ! Ne le reconnaissaient-ils pas eux-mêmes d’ailleurs ? Car lorsque le Christ leur lança : « en vérité, en vérité je vous dis, l’un de vous me trahira », tous furent consternés au point que le texte nous dit : « les disciples se regardaient les uns les autres, ne sachant de qui il parlait » (Jn 1322) ! à ce moment Judas n’est pas le vaurien qu’on désigne de toute évidence, à cet instant, et c’est si surprenant, aucun ne se croit à l’abri de devenir le traître. Judas ne semble donc pas avoir une particularité justifiant d’en faire le seul « diable », et les apôtres avaient probablement souvenir de jugements que manifesta le Christ à d’autres moments : Pierre à qui le Christ avait dit : « Arrière de moi, le satan ! tu m’es en scandale » (Matt 1623) ; Jean et Jacques que le Christ désigna quasiment comme étant sous influence démoniaque : « Vous ne savez de quel esprit vous êtes animés » (Luc 955).

C’est pourtant bien à Judas que le Christ donna le morceau de pain trempé. Pourquoi Judas ? Allons-nous sommer Dieu de se justifier ? Faute de quoi, ferons-nous de Judas un monstre ? Cela est impossible, car nous l’avons vu, il n’était pas le monstre abominable qu’il faut traquer. Il était même étrangement banal : comptable, il calculait ! N’est-ce pas précisément parce qu’il calculait plus que les autres qu’il tomba le premier avant les autres ? Car, qu’y a-t-il de plus opposé à la foi déraisonnable que le fait de calculer à outrance ? Et si le premier traître doit avoir une particularité n’est-ce pas précisément celle d’en avoir le moins possible ?

L’intellectuelle Hannah Arendt, qui naquit en 1906 dans une famille juive de Hanovre, assista en 1961, au procès Eichmann, un haut fonctionnaire SS ; dans une étude elle conclut que « ces hommes ont une personnalité dont le fond est une immense banalité ». « Ils étaient normaux, ou plutôt normalisés à l’excès » dira-t-elle ! Ainsi, l’élément fondateur dit « diabolique » se trouve être dans le paroxysme de la modération, là où Judas se trouvait avec sa bourse, ses petits comptes, sa planification organisée, et même avec ses projets hypocrites pour les pauvres : « Pourquoi n’a-t-on pas vendu ce parfum trois cents deniers, pour les donner aux pauvres ? » (Jn 125), dira-t-il en reprochant le « gaspillage » d’un parfum de grand prix. Ailleurs, la sociologue Geneviève Decrop, ayant étudiée aussi l’Histoire du génocide perpétré par le IIIe Reich, écrit la chose suivante : « La démonstration est faite, inédite dans l’histoire, que les plus grands massacres ne se font pas sur les champs de bataille, mais dans les coulisses des administrations publiques et privées, ou, comme l’aurait dit Kafka, que les chaînes de l’humanité torturée sont en papier de ministère. » Ce jugement sur l’Histoire est exactement du même nature que celui du comptable Judas trahissant son maître. Si le drame est ici porté sur un seul et ailleurs sur des masses, l’un et l’autre n’en demeurent pas moins diaboliques. Il ressort que si « l’un est un diable », il le sera d’autant plus au moment voulu qu’il le paraîtra le moins possible dans son cheminement passé.

On examine, on calcule, on mesure, on recense ; les uns se réclament de Pierre, d’autres de Jean ou de Paul, puis vient enfin le plus fin des comptables, le plus sage des stratèges, l’Unificateur, se réclamant des trois en même temps, ou encore de toutes les religions ensemble ! Mais plus on calcule pour emmurer la Vérité dans nos évidences humaines, plus on veut la rendre de cette manière glorieuse et victorieuse ici-bas, et plus se crée la séparation avec elle. élargissant ainsi l’abîme entre l’homme et Dieu, cette communauté comptant sur le pain des récompenses terrestres est devenue folle et éminemment dangereuse. Ces chrétiens comptabilisant les prospérités dont ils doivent être rétribués en ce monde par le Christ sont les promoteurs d’une Ekklésia Diabolos ! Ce n’est plus : « L’un de vous est un diable » qu’elle s’entend dire, mais : « C’est toute l’église qui est diabolique et je la vomirai de ma bouche. » (Apo 316)

Ivsan Otets

  • Par ivsan | 15 septembre 2011 |
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Héb. 5-6 : être des maîtres


Vous devriez être des maîtres

Lettre aux Hébreux 511 à 68


Il est ridicule d’avoir nommé cette lettre anonyme : « l’Épître aux Hébreux ». Non pas que le texte soit inutile à un disciple de Moïse qui se tournerait vers le Christ, bien au contraire, mais il n’est pas adressé exclusivement à eux ! Certes, l’auteur d’origine l’adressait à priori « aux Hébreux » devenus chrétiens : et alors ? que nous importe ? Les auteurs inspirés ne savent jamais à qui leurs propos s’adresseront dans l’avenir, c’est un élément sur lequel ils n’ont aucune maîtrise ; étant seulement inspirés, ils ne sont pas possesseurs de ce qu’ils disent, ils n’ont pas la prérogative de décider à qui parlera leurs textes après eux et dans les époques futures. Amos ou l’auteur du rouleau d’Esther croyaient-ils qu’ils auraient les lecteurs qu’ils ont depuis des siècles ? Mais bien entendu, tout écrivain, et d’autant plus celui qui rédige une lettre, destine son courrier à une personne ou un groupe précis dans son actualité ; car il n’est pas facile d’écrire sur le sable, c’est-à-dire d’être inspiré au point de savoir que sa parole ne s’effacera jamais, même lorsque le vent roulera le sable.

Bref, ce texte aurait pu être nommé : « Les pères », car il est un récapitulatif des manières par lesquelles l’inspiration divine se fit jour aux hommes ; depuis Abel jusqu’au Christ. Ainsi cette lettre exhorte-t-elle à comprendre ce qui vient de cette longue paternité. Comment les antiques chemins avaient pour centre et pour somme le Christ. Comment les figures historiques ou les allégories d’alors étaient en vérité la promesse qui se fit chair avec Jésus de Nazareth. Cela fait, il est alors possible de se séparer des pères sans pourtant les trahir : en suivant la promesse qu’ils annonçaient. Or, le piège est double : soit de retourner vers le discours des pères, soit de les amalgamer avec le Christ. C’est ainsi qu’on les trahit ! Tandis qu’en se séparant d’eux, en suivant la direction vers laquelle ils pointaient, ils deviennent un encouragement dans cette marche étroite de la foi, celle-là même qu’ils ont inaugurée de manière prophétique. Comme s’ils nous disaient : « Va vers ton repos. Quitte tes pères et va vers l’héritage du Père ». De fait, le leitmotiv de cette lettre est plus qu’ailleurs dans la séparation de la Loi et de la Foi, parce que l’objet de la foi s’est fait chair. C’est un impératif de la foi au risque que tout le vêtement se déchire !

Cet écrit s’adresse donc à l’Église dans une actualité poignante ! Depuis 2000 ans, c’est elle qui mêle la loi avec la foi, la tradition lévitique avec le rejet par le Christ de cette tradition, le « vivre par les commandements » avec le « vivre avec simplicité par la confiance ». Quelle hypocrisie de penser que cette lettre serait à l’exclusivité d’un christianisme venant du judaïsme ! Voici précisément vingt siècles que l’Église s’est judaïsée ; elle a même persécuté le peuple juif en prétextant être le nouvel Israël. L’Église est « devenue lente à comprendre » ; elle n’a même rien compris de l’impératif de séparation avec la Loi. Elle s’est accaparé la Loi, et tout comme Pierre, elle a dit : « Dressons trois tentes, une pour la loi, une pour les prophètes et une pour le Christ ». C’est elle qui devrait étudier et re-étudier ce texte, c’est elle qui devrait comprendre les pères et les honorer en criant le mot de Jean-Baptiste : « Il faut que soit brisé le roc de la loi dans mon cœur et que le Christ y croisse. »

L’Église est si lente à comprendre qu’elle en est devenue bête, une bête dangereuse. Le « vous devriez être des maîtres […] vous en êtes au lait, tels des bébés » nous laisse un constat amer du christianisme établi : non seulement ses vérités sont devenues folles, mais il souffre d’une réelle maladie psychiatrique. Il suffit pour cela de discuter sur des forums « chrétiens » pour se rendre contre qu’on a à faire à des adultes tenant un discours de gosses et un discernement de bébés. L’Église est remplie d’autistes spirituels et d’intégristes latents.

C’est pourquoi l’épître aux Hébreux nous stupéfie. Elle répertorie quelques éléments qu’elle classe comme étant du niveau de l’école primaire : « la repentance, la foi en Dieu, les baptêmes, l’imposition des mains, la résurrection des morts, le jugement. » Il suffit d’avoir fréquenté assidument une église pour se rendre compte qu’après dix ans on vous tient exactement le même discours. On vous fait tourner en rond autour des mêmes thèmes remâchés, ruminés à l’excès. Tels de bons ruminants, on tire de vous le lait produit par cette rumination et on vous garde de plus en plus dans l’infantilisme, dans la candeur d’un christianisme sucre d’orge débilitant. Quelque chose ne va pas ? Il faut se repentir, se confesser, ou bien recevoir l’imposition des mains. Dimanche après dimanche les ruminants de ce christianisme-là entendent les mêmes menaces, amenées avec tout le tact qui sied aux hommes encravatés : Est-ce que tu crois vraiment en Dieu ? Es-tu baptisé ? Es-tu certain d’échapper au jugement et de ressusciter ?

Mais pour quelle raison l’auteur continue-t-il son propos par un : « Il est impossible, en effet, que ceux qui un jour ont reçu la lumière, goûté au don céleste, eu part à l’Esprit Saint, savouré la parole de Dieu  […] et qui pourtant sont retombés […] car ils crucifient pour leur part le fils de Dieu… » Pourquoi ce « en effet » ? Doit-on penser qu’il y a dans l’esprit de l’écrivain un lien de cause à effet entre la réalité d’en être au lait et celle d’abandonner la foi, entre la réalité de lire la Bible comme un catalogue et le fait de crucifier le Christ ? Oui, en effet !

« L’Église a crucifié le Christ » disait Karl Barth dans son commentaire de la lettre aux Romains ; et de rajouter : « Il faut rappeler le symptôme de tous les symptômes : rappeler que c’est l’Église — que ce n’est pas le monde, mais bien l’Église — qui a crucifié le Christ. » – Vous devriez être des maîtres : et quiconque ne lutte pas pour le devenir risque fort de crucifier un jour celui qu’il appelle aujourd’hui son Maître.

Ivsan Otets

  • Par ivsan | 14 septembre 2011 |
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